Jordan Bardella et la transparence à géométrie variable de ses rendez-vous européens
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Le président du RN, qui revendique volontiers la transparence dans le débat public, n’aurait pas déclaré au moins 19 rendez-vous avec des lobbyistes ou des représentants étrangers depuis sa réélection au Parlement européen. Des omissions qui contreviennent aux règles internes de l’institution.
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Jordan Bardella fait régulièrement de la transparence un argument politique. Une enquête d’Off Investigation, initialement publiée le 27 mai 2026, affirme pourtant que le président du Rassemblement national n’a pas publié plusieurs rencontres avec des représentants d’intérêts et des autorités de pays tiers dans le registre du Parlement européen.
La portée exacte de l’obligation doit cependant être précisée. L’article 7 du code de conduite des députés européens ne leur impose pas de déclarer indistinctement toutes leurs rencontres. Il vise les réunions programmées portant sur les travaux parlementaires, lorsqu’elles sont organisées avec des représentants d’intérêts relevant du registre de transparence ou avec des représentants d’autorités publiques de pays extérieurs à l’Union européenne. Les rencontres spontanées ou purement sociales, les activités de circonscription et la participation à des débats publics font notamment l’objet d’exceptions.
Ces règles ont été renforcées en 2023, dans le sillage du scandale du Qatargate, afin de réduire l’opacité entourant les influences exercées sur les institutions européennes. Au 27 mai 2026, Jordan Bardella avait publié 20 rencontres depuis sa réélection de juin 2024. Off Investigation en recensait 19 autres susceptibles, selon son analyse, de relever de cette obligation. Ce décompte constitue toutefois un travail journalistique, et non une décision officielle du Parlement établissant dix-neuf infractions.
Des rencontres avec des responsables étrangers absentes du registre
L’enquête mentionne plusieurs échanges avec des responsables étrangers. Elle relève notamment que la participation de Jordan Bardella au Sommet de l’avenir des Nations unies, à New York, le 23 septembre 2024, n’apparaissait pas dans son registre. La présence à un sommet ne suffit néanmoins pas, à elle seule, à établir l’existence d’une réunion soumise à déclaration : encore faut-il identifier un rendez-vous programmé portant sur les activités parlementaires.
Off Investigation cite également une rencontre organisée à Bruxelles, le 17 octobre 2024, avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dont des images ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Le 21 février 2025, à Washington, Jordan Bardella s’est entretenu avec le ministre israélien de la Diaspora, Amichai Chikli, avant de parler publiquement d’« échanges fructueux ».
Son déplacement à Jérusalem, les 26 et 27 mars 2025, à l’occasion d’une conférence consacrée à la lutte contre l’antisémitisme, est également évoqué. Jordan Bardella y a notamment rencontré le président de la Knesset, Amir Ohana. Là encore, il convient de distinguer la simple participation à un événement public des entretiens programmés susceptibles de porter sur les travaux du Parlement européen.
Le 12 décembre 2025, Jordan Bardella et Marine Le Pen ont par ailleurs été reçus à Paris par l’ambassadeur des États-Unis en France, Charles Kushner. Le diplomate a indiqué avoir échangé avec eux sur le programme économique et social du RN ainsi que sur leur vision de l’avenir de la France. Cette rencontre avec le représentant officiel d’un pays tiers paraît entrer plus directement dans le champ de l’obligation, à condition qu’elle ait porté sur les activités parlementaires de l’eurodéputé.
Un autre cas concerne les Émirats arabes unis. Le 21 mai 2026, pendant la session plénière de Strasbourg, Jordan Bardella a rencontré Saqr Ghobash, président du Conseil national fédéral émirati, ainsi que d’autres représentants du pays. Selon l’agence officielle émiratie, les échanges ont porté sur la coopération entre les Émirats et l’Union européenne, les négociations commerciales, l’énergie, la sécurité et la situation au Moyen-Orient. La nature parlementaire de cet entretien apparaît donc clairement.
Off Investigation affirme que cette rencontre ne figurait pas initialement dans le registre. Après une sollicitation adressée à son équipe le 27 mai au matin, une déclaration relative à un représentant émirati aurait été ajoutée. Les autres questions du média seraient restées sans réponse.
Des échanges avec des intérêts privés non publiés
Les interrogations portent aussi sur des représentants d’entreprises et d’organisations professionnelles. Raphaël Kergueno, responsable des politiques publiques à Transparency International EU, estime que Jordan Bardella n’assure pas pleinement son « devoir de transparence ».
Le 19 juin 2025, Jordan Bardella s’est rendu au Salon international de l’aéronautique et de l’espace du Bourget, où il a notamment rencontré Éric Trappier, président-directeur général de Dassault Aviation et président de l’Union des industries et métiers de la métallurgie. En août 2025, il a rendu publics des échanges avec la Coordination rurale et la FDSEA de la Marne.
Lors du Salon international de l’agriculture de février 2026, il a également échangé avec des représentants de la filière betteravière, de la FNSEA, des Jeunes Agriculteurs, du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière et d’Interbev. L’enquête affirme que ces échanges n’apparaissaient pas dans son registre.
Une prudence reste cependant nécessaire : une visite de salon, une poignée de main ou un échange improvisé ne constituent pas automatiquement une réunion déclarable. Pour caractériser un manquement, il faut établir qu’un entretien était programmé, qu’il concernait les travaux parlementaires et que l’interlocuteur entrait dans l’une des catégories prévues par le code.
D’autres contacts ont été rendus publics par les interlocuteurs de Jordan Bardella ou par la presse. Le Nouvel Obs a ainsi rapporté sa présence, en décembre 2025, à une réception parisienne organisée par Alexandre Arnault, dirigeant de Tiffany & Co. En tant que réception, cet événement peut néanmoins relever de l’exception applicable aux rencontres sociales, sauf si un rendez-vous professionnel distinct y avait été organisé.
En janvier 2026, Jean-Dominique Senard, président du conseil d’administration de Renault, a également évoqué une rencontre avec le président du RN. Jordan Bardella a ensuite soutenu l’assouplissement de l’objectif européen imposant, à partir de 2035, une réduction de 100 % des émissions des voitures neuves. En décembre 2025, la Commission européenne avait proposé de ramener cet objectif à 90 %, ouvrant la voie au maintien limité de certaines motorisations thermiques. Il serait toutefois excessif d’affirmer, sur cette seule chronologie, que le dirigeant de Renault aurait directement obtenu cette position de Jordan Bardella.
L’enquête mentionne enfin un déjeuner avec le bureau exécutif du Medef, le 20 avril 2026. Elle évoque aussi une invitation adressée par l’organisation patronale Ethic et sa présidente, Sophie de Menthon. Une invitation ne constitue cependant pas la preuve qu’un rendez-vous a effectivement eu lieu.
Un contrôle essentiellement interne
Lorsqu’un manquement au code de conduite est établi, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, peut prononcer différentes sanctions après consultation de l’organe compétent : blâme, suppression temporaire de l’indemnité journalière, suspension de certaines activités parlementaires ou interdiction provisoire de représenter l’institution. Le droit de vote en séance plénière ne peut toutefois pas être retiré.
Ce mécanisme reste largement interne à l’institution et dépend de l’ouverture d’une procédure. Pour Transparency International EU, son efficacité demeure limitée par la faiblesse des vérifications systématiques et des moyens de contrôle.
Manon Aubry, coprésidente du groupe de la Gauche au Parlement européen, estime que l’insuffisance des règles ouvre la voie aux ingérences étrangères. Une réforme destinée à rendre opérationnel un nouvel organisme interinstitutionnel chargé des normes éthiques a d’ailleurs été rejetée le 14 mai 2025 par la commission des affaires constitutionnelles du Parlement, sous l’effet d’une majorité réunissant le Parti populaire européen et plusieurs groupes situés à sa droite. L’épisode ne date donc pas de mai 2026, contrairement à ce qui a parfois été avancé.
Une affaire à distinguer des procédures judiciaires en cours
Ces interrogations sur la transparence interviennent alors que Jordan Bardella occupe une place croissante dans la perspective de l’élection présidentielle de 2027. Elles doivent néanmoins être distinguées des procédures visant le RN dans d’autres dossiers.
Dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Front national, la cour d’appel de Paris a rendu sa décision le 7 juillet 2026. Elle a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen, tout en modifiant sa peine et en lui laissant la possibilité de se présenter en 2027. Le verdict n’est donc plus « attendu », comme il l’était lors de la publication initiale de l’enquête d’Off Investigation.
Le Parquet européen a par ailleurs ouvert en mai 2026 une enquête sur de possibles détournements de fonds européens liés à des prestations de formation aux médias. Plus de 130 000 euros auraient été versés entre 2019 et 2021 à une société chargée de préparer plusieurs membres du groupe parlementaire, Jordan Bardella ayant été présenté comme le principal bénéficiaire de ces prestations. À ce stade, l’ouverture d’une enquête ne vaut ni mise en examen ni constatation de culpabilité. Le RN et Jordan Bardella contestent les accusations.
L’enquête sur les rendez-vous non publiés soulève donc une question légitime, mais plus précise que celle formulée initialement : parmi les rencontres recensées, lesquelles étaient programmées, concernaient réellement les travaux parlementaires et entraient dans les catégories prévues par l’article 7 ? La répétition apparente des omissions justifie un contrôle. Elle ne permet cependant pas, sans examen individuel, de présenter les 19 rencontres relevées par la presse comme autant de violations juridiquement établies.