Emmanuel Macron et la presse : une relation marquée par la mise à distance des journalistes d’investigation
Depuis 2017, la présidence d’Emmanuel Macron a multiplié les signes de contrôle de sa communication, de l’accès à l’Élysée à l’usage des réseaux sociaux. Plusieurs affaires, de Benalla aux enquêtes sur les ventes d’armes, ont ravivé les tensions autour de la protection des sources et de la liberté d’informer.
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Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Emmanuel Macron entretient une relation souvent tendue avec les médias. Sa présidence privilégie une communication directe, fortement contrôlée et largement diffusée par les réseaux sociaux, tout en maintenant à distance une partie de la presse politique chargée de suivre l’exécutif. Cette orientation s’est accompagnée de plusieurs controverses concernant le journalisme d’investigation, la protection des sources et le secret de la défense nationale.
Dès la campagne présidentielle, la gestion de l’image du couple Macron occupe une place importante. Michèle Marchand, dite « Mimi », fondatrice de l’agence photographique Bestimage, conseille alors Emmanuel et Brigitte Macron et contribue à contrôler la diffusion de leurs photographies privées. Présentée à Brigitte Macron par Xavier Niel en 2016, elle participe à la construction médiatique du couple, notamment dans la presse spécialisée dans l’actualité des célébrités.
Après l’élection, Bestimage continue d’obtenir un accès privilégié à certaines séquences présidentielles. Plusieurs enquêtes de presse ont notamment rapporté un incident survenu lors de la visite de Donald et Melania Trump à Paris, en juillet 2017 : des agences concurrentes ont accusé Bestimage d’avoir tardé à transmettre au pool de photographes des clichés de Brigitte Macron et de Melania Trump, en invoquant leur nécessaire « retouche ». Cet épisode, contesté dans ses intentions, illustre néanmoins la place prise par la maîtrise de l’image dans la communication présidentielle.
Une distance revendiquée avec la presse
Au début de 2018, lors de ses vœux aux journalistes, Emmanuel Macron formalise cette relation :
Désormais, l’Élysée instaurera avec la presse une distance légitime, et cette distance légitime, c’est celle qui existe entre le pouvoir et le contre-pouvoir.
Emmanuel Macron
Cette doctrine se traduit notamment par un projet de transfert de la salle de presse de l’Élysée, installée dans la cour du palais, vers un bâtiment situé dans une rue voisine. Les journalistes dénoncent alors une mesure susceptible de les empêcher d’observer les entrées et sorties des visiteurs et de réduire leur accès au cœur du pouvoir.
Après près de deux ans de protestations, l’Élysée renonce finalement à ce déménagement en juillet 2019. La salle de presse est maintenue dans l’enceinte du palais. Le projet n’a donc jamais été appliqué, mais il demeure révélateur de la volonté initiale de restreindre la présence permanente des journalistes au plus près de la présidence.
Une communication plus directe et sélective
Parallèlement, le chef de l’État développe une communication permettant de s’adresser directement au public par Instagram, YouTube et d’autres plateformes. En 2021, il participe notamment à une vidéo publiée sur la chaîne de McFly et Carlito. Cette stratégie lui permet de toucher des publics éloignés des médias politiques traditionnels, dans des formats plus favorables et moins contradictoires qu’une interview journalistique.
Le voyage officiel en Inde, en mars 2018, illustre également la gestion sélective de l’accès au président. Une visite du Taj Mahal, présentée comme privée, se déroule en réalité en présence de plusieurs représentants des médias et de la communication présidentielle : un photographe de Bestimage, des journalistes de l’AFP, de Paris Match et de TF1, ainsi que les équipes visuelles de l’Élysée.
Quelques jours plus tard, Paris Match consacre plusieurs pages au déplacement. Interrogé sur cette sélection, Emmanuel Macron répond qu’il n’était « pas accompagné par des officiels », tout en reconnaissant que la visite n’était pas totalement fermée aux médias. La séquence montre que l’enjeu ne réside pas dans une absence de couverture, mais dans le choix des journalistes et des images autorisés à accompagner certains moments.
Le tournant de l’affaire Benalla
L’affaire Benalla marque un point de rupture en 2018. Le 1er mai, place de la Contrescarpe à Paris, un homme portant un casque et un brassard de police est filmé en train de frapper et de malmener des manifestants. Le 18 juillet, Ariane Chemin, journaliste au Monde, révèle qu’il s’agit d’Alexandre Benalla, chargé de mission au cabinet du président de la République.
Après les faits, Alexandre Benalla avait été suspendu pendant quinze jours, du 4 au 19 mai 2018, avec retenue sur salaire, puis écarté de ses responsabilités liées à l’organisation de la sécurité des déplacements présidentiels. L’Élysée présente alors cette mesure comme la sanction la plus lourde prononcée contre un chargé de mission de la présidence avant un éventuel licenciement.
Le Monde démontre cependant qu’après cette suspension, Alexandre Benalla a continué à apparaître aux côtés d’Emmanuel Macron lors de plusieurs déplacements et événements, notamment les 13 et 14 juillet. Les enquêtes ultérieures révèlent également qu’il disposait d’un badge d’accès à l’Assemblée nationale, d’une autorisation de port d’arme et de passeports diplomatiques dont l’invalidation a été particulièrement tardive.
La multiplication des dysfonctionnements provoque plusieurs enquêtes parlementaires et judiciaires. Face aux accusations de dissimulation, Emmanuel Macron déclare le 24 juillet 2018 :
S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher.
Emmanuel Macron
Fin décembre 2018, deux journalistes de BFM TV affirment par ailleurs avoir été menacés par Alexandre Benalla alors qu’ils enquêtaient sur ses déplacements. Ils rapportent qu’il leur aurait indiqué qu’ils n’avaient « plus intérêt à revenir » et qu’il savait où ils habitaient. Ces déclarations relèvent du témoignage des journalistes concernés et doivent être présentées comme telles.
La DGSI convoque des journalistes
Le 29 mai 2019, Ariane Chemin et le directeur de la publication du Monde, Louis Dreyfus, sont entendus par la Direction générale de la sécurité intérieure. Cette convocation ne porte pas directement sur la révélation initiale de l’affaire Benalla, mais sur la publication d’informations permettant d’identifier un militaire lié à l’un des volets de l’enquête.
Ariane Chemin est entendue comme suspecte dans une procédure pour « révélation de l’identité d’un membre des unités des forces spéciales ». Elle refuse de révéler ses sources et dénonce une tentative d’intimidation. La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, réagit alors en affirmant être « très profondément attachée à la liberté d’informer », tout en ajoutant que « les journalistes sont des justiciables comme les autres ».
Cette affaire s’inscrit dans une série plus large de convocations. Le 15 février 2019, Valentine Oberti, journaliste de l’émission Quotidien, est entendue par la DGSI dans le cadre d’une enquête pour « compromission du secret de la défense nationale ». Avec d’autres journalistes, elle a travaillé sur une note classifiée de la Direction du renseignement militaire concernant l’utilisation d’armes françaises par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis dans la guerre au Yémen.
Les « Yemen Papers » et la protection des sources
Les documents sont publiés le 15 avril 2019 par le média d’investigation Disclose, avec plusieurs partenaires. Ils indiquent que des chars Leclerc, des canons Caesar, des navires et d’autres équipements militaires français sont engagés dans le conflit yéménite.
Selon l’analyse cartographique publiée par Disclose, environ 430 000 civils vivaient dans des zones susceptibles d’être atteintes par certains canons Caesar déployés à la frontière saoudienne. Cela ne signifie pas que ces 430 000 personnes avaient effectivement été prises pour cible ou frappées par ces armes, mais qu’elles se trouvaient à l’intérieur de leur rayon d’action potentiel.
Ces révélations contredisent partiellement les déclarations du gouvernement, qui affirmait ne disposer d’aucune preuve démontrant l’utilisation d’armes françaises contre des civils. La ministre des Armées, Florence Parly, défend alors le système français d’exportation en rappelant que les ventes d’armes sont soumises à un régime d’autorisation particulièrement encadré.
Au moins huit journalistes travaillant pour Disclose ou ses partenaires sont convoqués par la DGSI dans le cadre de cette enquête. Tous refusent de révéler leurs sources. Ces auditions provoquent une mobilisation de nombreuses rédactions et organisations de défense de la presse, qui dénoncent l’utilisation du secret-défense pour rechercher l’origine d’informations d’intérêt public.
L’affaire Ariane Lavrilleux
Fin 2021, Disclose révèle les dérives de l’opération française Sirli en Égypte. Cette mission de renseignement aérien, officiellement destinée à lutter contre le terrorisme à la frontière libyenne, aurait fourni aux autorités égyptiennes des informations utilisées pour mener des frappes contre des véhicules soupçonnés de participer à des activités de contrebande.
Ariane Lavrilleux, l’une des journalistes à l’origine de l’enquête, voit son domicile perquisitionné en septembre 2023. Elle est ensuite placée en garde à vue pendant environ 39 heures. Les enquêteurs cherchent notamment à identifier les sources ayant permis à Disclose d’accéder aux documents militaires.
Le 17 janvier 2025, elle est convoquée au tribunal judiciaire de Paris en vue d’une éventuelle mise en examen pour « appropriation et divulgation d’un secret de la défense nationale ». À l’issue de son audition, elle n’est pas mise en examen, mais placée sous le statut de témoin assisté. La procédure n’est donc pas définitivement close. La journaliste et son avocat soulignent néanmoins que les magistrates ont reconnu l’intérêt public de ses révélations et l’absence d’indices graves et concordants justifiant sa mise en examen.
Un cadre législatif contesté
Plusieurs textes adoptés sous la présidence d’Emmanuel Macron ont également suscité l’inquiétude de la profession. En 2018, la transposition de la directive européenne sur le secret des affaires provoque une mobilisation de journalistes, de syndicats et d’ONG. Ils craignent que des entreprises puissent invoquer ce secret pour entraver la publication d’informations concernant leurs pratiques. La loi contient toutefois des exceptions destinées à protéger la liberté d’expression, le droit d’informer et les lanceurs d’alerte, dont l’efficacité continue d’être discutée.
En 2020, l’article 24 de la proposition de loi « sécurité globale » prévoit de sanctionner la diffusion malveillante d’images permettant d’identifier des policiers ou des gendarmes. Les journalistes et les associations de défense des libertés publiques redoutent que cette disposition limite la possibilité de documenter les violences policières.
Après sa réécriture, le dispositif devient l’article 52 de la loi. Le 20 mai 2021, le Conseil constitutionnel le censure, estimant notamment que sa rédaction ne définit pas avec suffisamment de précision les éléments constitutifs de l’infraction.
Des médias concentrés entre quelques propriétaires
Ces tensions s’inscrivent dans un paysage médiatique marqué par une forte concentration capitalistique. L’affirmation selon laquelle « 90 % des médias » appartiendraient à neuf milliardaires est souvent reprise, mais elle simplifie des données qui varient selon que l’on mesure le nombre de titres, leur diffusion ou leurs audiences.
La tendance générale demeure néanmoins solidement documentée : quelques grandes fortunes contrôlent une part considérable de la presse quotidienne nationale et des audiences de la télévision et de la radio. Parmi les principaux propriétaires figurent notamment Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé, Xavier Niel, la famille Dassault et Daniel Křetínský. Tous ne défendent pas les mêmes orientations éditoriales et leur proximité avec le pouvoir ne peut pas être présumée de manière uniforme. Leur poids économique soulève toutefois une question commune : celle de l’indépendance des rédactions vis-à-vis de leurs actionnaires.
En novembre 2024, l’École supérieure de journalisme de Paris est ainsi rachetée par un consortium comprenant notamment les groupes ou holdings de Bernard Arnault, Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé et de la famille Habert-Dassault, aux côtés d’autres investisseurs. Cette école privée ne doit pas être confondue avec l’ESJ Lille et ne figure pas parmi les formations reconnues par la profession.
Auditionné en janvier 2022 par la commission d’enquête du Sénat sur la concentration des médias, Bernard Arnault assume l’existence de limites liées à la ligne éditoriale des titres qu’il contrôle. Il explique ne pas vouloir financer « un journal qui devienne le support de l’extrême droite ou de l’extrême gauche », avant d’ajouter :
Si Les Échos, demain, devaient défendre l’économie marxiste, je serais quand même extrêmement gêné.
Bernard Arnault
Cette déclaration résume l’une des contradictions centrales du système médiatique français. Les propriétaires affirment généralement respecter l’indépendance des rédactions, mais ils conservent le pouvoir de choisir les dirigeants, de déterminer les moyens financiers et de fixer les limites générales du projet éditorial. Dans ce contexte, la relation difficile entre la présidence, les journalistes d’investigation et les grands propriétaires de médias ne relève pas d’incidents isolés : elle pose plus largement la question des conditions matérielles nécessaires à une information réellement indépendante.