D’« une gauche qui se confronte au réel » à la « décivilisation » : le glissement droitier d’Emmanuel Macron
Arrivé en 2014 avec une image de centre gauche, Emmanuel Macron a multiplié les repositionnements et les signaux adressés à la droite. Références identitaires, durcissement sécuritaire et reprise d’un vocabulaire venu de l’extrême droite alimentent la critique d’un basculement politique progressif.
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Lorsqu’il entre au gouvernement en août 2014 comme ministre de l’Économie de François Hollande, Emmanuel Macron revendique encore son appartenance à la gauche. En décembre de la même année, il affirme être « de gauche, d’une gauche qui se confronte au réel ». Dix ans plus tard, cette déclaration contraste avec une trajectoire marquée par des repositionnements successifs et par des choix politiques et symboliques qui ont nourri l’idée d’un déplacement durable vers la droite, accompagné de la reprise de certains thèmes employés par l’extrême droite.
Le premier ressort de cette évolution tient à la fluctuation du positionnement affiché. En avril 2016, Emmanuel Macron lance En marche !, un mouvement qu’il présente comme n’étant « ni à droite ni à gauche ». En août 2016, lors d’une visite au Puy du Fou, il déclare : « L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste. » Il continue pourtant à se dire de gauche avant de privilégier l’étiquette de « progressiste » et de revendiquer une capacité à rassembler des sensibilités venues des deux camps. Cette stratégie lui permet de capter des électorats différents, mais entretient durablement le flou sur la ligne idéologique du mouvement.
Des ralliements de gauche fondés sur une promesse vite contestée
En 2016 et 2017, plusieurs personnalités issues de la gauche quittent un Parti socialiste profondément affaibli pour rejoindre Emmanuel Macron. Le contexte compte : l’échec politique du quinquennat Hollande, les divisions provoquées par la politique économique, le projet de déchéance de nationalité et le positionnement de Manuel Valls ont désorienté une partie de l’électorat socialiste. La campagne macroniste apparaît alors comme une possibilité de renouvellement.
Jean-Michel Clément, député socialiste devenu candidat de la majorité présidentielle en 2017, explique notamment avoir été séduit par l’image d’un homme neuf et par la promesse d’une plus grande écoute des parlementaires. Ce positionnement encore imprécis deviendra ensuite un point de fracture pour plusieurs élus venus de la gauche.
Certains indices d’une conception verticale du pouvoir existaient pourtant avant l’élection. Dans un entretien publié en 2015 par l’hebdomadaire Le 1, Emmanuel Macron déclare :
Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort.
Il explique que la disparition de la monarchie a laissé un « vide émotionnel, imaginaire, collectif » et que les Français attendent du président de la République qu’il occupe en partie cette fonction. Ces propos ne constituent pas une profession de foi monarchiste, mais ils révèlent une conception très verticale et incarnée du pouvoir présidentiel.
Références conservatrices et brouillage assumé
Le 8 mai 2016, Emmanuel Macron préside les fêtes johanniques d’Orléans consacrées à Jeanne d’Arc. Cette figure historique ne constitue pas une référence exclusivement conservatrice : elle a été revendiquée par des courants politiques très différents. Sa récupération ancienne par la droite nationaliste et l’extrême droite donne néanmoins à cette visite une portée particulière dans le contexte de la future campagne présidentielle.
En août 2016, Emmanuel Macron se rend ensuite au Puy du Fou aux côtés de Philippe de Villiers, figure de la droite souverainiste et conservatrice. C’est à cette occasion qu’il affirme ne pas être socialiste. Pris isolément, ces déplacements peuvent être interprétés comme des opérations de conquête électorale. Leur accumulation témoigne cependant d’une volonté de mobiliser un imaginaire historique et national également présent dans les discours des droites conservatrices.
Une nouvelle polémique éclate le 7 novembre 2018, lorsque le président juge légitime d’associer Philippe Pétain à l’hommage prévu pour les chefs militaires français de la Première Guerre mondiale. Il déclare :
Le maréchal Pétain a été aussi, pendant la Première Guerre mondiale, un grand soldat. C’est une réalité.
Emmanuel Macron rappelle parallèlement les « choix funestes » de Pétain pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette distinction entre le chef militaire de 1914-1918 et le dirigeant du régime de Vichy provoque néanmoins une vive controverse. Pétain a dirigé un régime autoritaire et antisémite qui a adopté dès octobre 1940 le premier statut des Juifs et dont l’administration a participé aux arrestations et aux déportations. Environ 76 000 Juifs, dont plusieurs milliers d’enfants, ont été déportés depuis la France pendant l’Occupation.
Le déplacement se lit aussi dans les lois
La critique d’une droitisation ne repose pas seulement sur des symboles. Elle s’appuie également sur des textes législatifs et sur l’évolution des pratiques du pouvoir. Dès 2017, la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme fait entrer dans le droit commun plusieurs mesures inspirées de l’état d’urgence. Des organisations de défense des droits humains dénoncent alors la pérennisation de dispositifs initialement présentés comme exceptionnels.
En 2018, la loi asile et immigration portée par Gérard Collomb approfondit les divisions au sein de la majorité. Le texte réduit notamment certains délais de recours et permet d’allonger la durée maximale de la rétention administrative. Jean-Michel Clément est le seul député du groupe La République en marche à voter contre le projet en première lecture. Il quitte immédiatement le groupe parlementaire, tandis que plusieurs de ses collègues s’abstiennent.
D’autres textes alimentent ensuite les critiques : la loi dite « anticasseurs » de 2019, dont certaines dispositions sont censurées par le Conseil constitutionnel, puis la loi relative à la sécurité globale, promulguée en 2021. À cela s’ajoutent les controverses sur l’usage de la force pendant le mouvement des gilets jaunes et lors de différentes mobilisations sociales. Plusieurs institutions et associations ont documenté des blessures graves et contesté certaines pratiques de maintien de l’ordre.
L’ensemble dessine une orientation identifiable : durcissement sécuritaire, extension des pouvoirs administratifs et policiers, politique migratoire plus restrictive et priorité croissante accordée à l’ordre public. Ces choix expliquent le départ d’une partie des élus qui avaient rejoint Emmanuel Macron en espérant la construction d’un mouvement progressiste issu du centre gauche.
Des mots empruntés aux controverses de la droite radicale
Le déplacement se manifeste également dans le vocabulaire employé par le pouvoir. En mai 2023, Emmanuel Macron appelle en Conseil des ministres à « contrer ce processus de décivilisation » après plusieurs faits de violence. Le mot possède une histoire intellectuelle plus ancienne et peut notamment être rapproché des travaux du sociologue Norbert Elias. Il est toutefois aussi le titre d’un livre publié en 2011 par Renaud Camus, écrivain d’extrême droite à l’origine de la théorie complotiste du « grand remplacement ». Son emploi par le président provoque donc une controverse sur la banalisation d’un vocabulaire fortement investi par la droite radicale.
La polémique sur l’« islamo-gauchisme » constitue un autre exemple. En février 2021, la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal déclare que « l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble » et demande une enquête sur la recherche universitaire. Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer évoque lui aussi des « courants islamo-gauchistes très puissants ».
Ces déclarations sont contestées par la communauté universitaire. Le CNRS rappelle notamment que l’expression « islamo-gauchisme » ne correspond à aucune réalité scientifique. Initialement employée comme accusation politique dans les milieux de droite et d’extrême droite, elle entre ainsi dans le vocabulaire de membres du gouvernement.
Le macronisme s’était présenté comme un dépassement du clivage gauche-droite. Sa trajectoire ne permet pas pour autant de le confondre simplement avec l’extrême droite : ses fondements économiques, européens et institutionnels restent distincts. Mais ses politiques sécuritaires et migratoires, sa conception verticale du pouvoir et la reprise de certains mots issus de la droite radicale ont progressivement déplacé son centre de gravité. Le dépassement annoncé des anciens clivages s’est ainsi traduit, dans les faits, par une orientation de plus en plus marquée vers la droite.