Coupe du monde à vendre : le projet d’Infantino fait exploser les lignes rouges du football
Le président de la Fifa veut loger les activités commerciales de la Coupe du monde dans une nouvelle société ouverte à des investisseurs privés. Présentée comme un moyen de financer davantage les fédérations, l’opération soulève une contestation immédiate : celle d’une compétition mondiale transformée en actif financier, sur fond de soupçons de conflits d’intérêts et d’opacité.
Vendre des parts de la Coupe du monde à des investisseurs extérieurs : l’idée paraissait jusque-là relever de la provocation. Elle est désormais assumée par la Fifa. Comme le révèle 20 Minutes, l’instance confirme travailler à la création d’une société chargée de piloter toutes les activités commerciales du Mondial, avec l’objectif d’en céder une partie à des acteurs privés. Derrière l’argument du développement du football, le projet marque une rupture plus profonde : la plus grande compétition sportive du monde ne serait plus seulement organisée par la Fifa, elle deviendrait un véhicule d’investissement.
La structure envisagée, baptisée « Fifa Forward Enterprise » (FFE), regrouperait la diffusion, le sponsoring, la billetterie et l’octroi de licences. Gianni Infantino, qui promettait récemment de « libérer le potentiel commercial » de la Fifa, donne ainsi un contenu très concret à cette formule. Selon un courrier consulté par Sky Sports, les fédérations ont jusqu’au 19 septembre pour dire si elles soutiennent ou non le projet.
Une promesse financière massive pour rallier les fédérations
Pour emporter l’adhésion, la Fifa avance des chiffres spectaculaires. La FFE « lèverait 4,2 milliards de dollars » dès cette année, et « tous ses bénéfices nets seront réinvestis dans le football », assure l’instance. Les 211 associations membres recevraient immédiatement 40 millions de dollars chacune via un nouveau mécanisme, le Fifa Fast Forward Programme, avant une progression annoncée de leurs revenus dans les années suivantes.
L’argument est simple : plus d’argent, plus vite, pour plus de monde. La Fifa explique vouloir dégager plus de 10 milliards de dollars sur les quatre prochaines années pour financer le développement du football, contre environ 2,7 milliards initialement prévus entre 2027 et 2030. Mais cette promesse financière ne répond pas à la question centrale : que devient la gouvernance d’une compétition mondiale quand son cœur commercial est placé dans une structure ouverte à des investisseurs dont le but, par définition, est le rendement ?
Des intérêts privés au centre du jeu
C’est ici que le projet change de nature. Pour le mener, la Fifa travaille avec la banque d’affaires J.P. Morgan et le fonds Thrive Eternal, créé par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump. Ce fonds devrait prendre la tête du groupe d’investisseurs potentiels pour la FFE.
Le rapprochement alimente d’autant plus les critiques que, selon le Times, Gianni Infantino se serait déjà assuré auprès de Joshua Kushner d’être nommé directeur général de la future entité en 2031, à l’issue de son dernier mandat à la tête de la Fifa s’il est réélu l’an prochain. Si cette perspective se confirmait, elle installerait un enchaînement difficile à ignorer : un président en exercice restructure l’actif le plus précieux de son institution, en lien avec des investisseurs privés, puis serait appelé à diriger l’outil qu’il a contribué à créer. La promesse de bénéfices pour le football se doublerait alors d’une perspective d’intérêts personnels.
À cela s’ajoute un autre levier de valorisation : l’élargissement de la Coupe du monde à 64 équipes, soit 128 matches, contre 104 lors de l’édition 2026. Plus de rencontres, donc plus de droits, plus de billets, plus de licences. L’extension sportive apparaît aussi comme une extension du produit.
Une levée de boucliers sur le fond
Les réactions hostiles ne contestent pas seulement la méthode. Elles visent le principe même de l’opération. L’UEFA estime que le projet « franchit une ligne que les institutions gouvernant le football ne devraient jamais franchir » et rappelle que « l’âme et la gouvernance du football ne sont pas des capitaux sur lesquels faire de la spéculation ». Javier Tebas, président de la Ligue espagnole, y voit « une campagne électorale financée avec l’avenir du football » et accuse Infantino de traiter les compétitions de la Fifa comme un patrimoine personnel.
La Coupe du monde n’est pas un produit.
Andy Burnham
Personne n’a le droit de vendre notre sport.
Sepp Blatter
Philippe Diallo, président de la Fédération française, pointe pour sa part un projet présenté sans détails suffisants et sans association réelle des membres sur un sujet pourtant « fondamental pour l’avenir du football ». Même Sepp Blatter, ancien patron de la Fifa, juge que « personne n’a le droit de vendre notre sport ».
Au fond, c’est cette idée qui concentre le rejet. La Fifa présente l’opération comme un mécanisme de redistribution. Ses détracteurs y voient un basculement : celui d’une institution censée organiser un bien commun sportif vers une logique de cession par morceaux de son actif le plus symbolique. Que les fédérations soient séduites par l’argent promis ne dissipe pas le problème. Cela le rend, au contraire, plus net : la Coupe du monde n’est plus seulement défendue comme une compétition à faire vivre, mais comme une valeur à monétiser.