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Surcharge, culture du contrôle : les conditions de travail en France parmi les pires d’Europe

Classée 36e en Europe pour les conditions de travail, au niveau de l’Albanie selon une étude Eurofound citée par Jean-Claude Delgenes, la France cumule surcharge, centralisation des décisions et culture du contrôle. Un retard ancien, que le télétravail a rendu plus visible.

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Le signal est sévère, et il ne porte pas sur un secteur marginal. Selon les résultats d’une étude européenne harmonisée menée fin 2021 par Eurofound et publiée en 2022, la France se situerait à la 36e place en matière de conditions de travail, au même niveau que l’Albanie. Pour Jean-Claude Delgenes, fondateur du cabinet Technologia, ce rang ne relève pas d’un accident statistique : il traduit un décrochage profond, installé, qui touche l’ensemble des salariés.

Invité de Public Sénat, le spécialiste de la prévention des risques professionnels décrit un pays où le travail s’effectue de plus en plus « sous pression ». Il avance qu’environ 40 % des Français se trouvent dans cette situation. Derrière cette formule, il ne désigne pas un simple ressenti de lassitude, mais des contraintes très concrètes : délais intenables, charge excessive, moyens insuffisants. Autrement dit, des objectifs qui continuent de monter alors que les ressources, elles, ne suivent pas.

Le problème, dans cette lecture, ne se limite donc pas à l’intensité du travail. Il tient à la façon dont il est organisé. Lorsque les responsabilités augmentent sans que les salariés disposent des marges de manœuvre ou des outils nécessaires, la tension devient structurelle. Le malaise n’est plus un effet secondaire ; il devient le produit normal du système.

Un modèle hiérarchique qui s’essouffle

Jean-Claude Delgenes met frontalement en cause la culture managériale française. S’appuyant notamment sur un récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales, il résume ce fonctionnement par une formule cinglante :

La France a un management de type Louis XIVien.

Jean-Claude Delgenes

La formule frappe, mais elle renvoie à des mécanismes précis : décisions concentrées au sommet, faible autonomie laissée aux équipes, confiance limitée, empathie peu présente. Dans ce schéma, le management reste largement fondé sur le contrôle. Or ce mode d’organisation produit un double effet. D’un côté, il réduit la capacité d’initiative des salariés. De l’autre, il éloigne les centres de décision de la réalité du travail quotidien.

C’est là une faiblesse majeure. Quand les difficultés de terrain remontent mal, ou qu’elles sont peu prises en compte, les dysfonctionnements s’installent. Les tensions s’accumulent, non parce que le travail serait par nature plus dur en France qu’ailleurs, mais parce que les arbitrages restent verrouillés dans une chaîne hiérarchique très verticale. Le retard décrit par Jean-Claude Delgenes n’apparaît alors pas comme un simple problème d’ambiance interne, mais comme la conséquence d’un modèle qui peine à évoluer.

Le télétravail a mis les contradictions à nu

La période du télétravail a joué un rôle de révélateur. Avant même la crise sanitaire, la France accusait déjà, selon Jean-Claude Delgenes, un retard dans ce domaine. Quand le travail à distance s’est imposé, nombre d’entreprises ont donc dû improviser, sans préparation suffisante et sans formation adaptée pour les managers.

Cette transition a surtout exposé la difficulté d’une partie du management français à encadrer autrement que par la présence physique. Au lieu de s’appuyer sur l’autonomie, certains ont renforcé la surveillance ou augmenté la charge de travail. « On se retrouve avec un flicage, ou alors on donne beaucoup de travail aux autres pour être sûrs qu’ils sont occupés », résume Jean-Claude Delgenes.

Le télétravail n’a pas créé la culture du contrôle ; il l’a rendue plus visible. Quand la confiance manque déjà, la distance ne corrige rien. Elle accentue au contraire les réflexes de vérification, de reporting et de surcharge.

Le débat public déplacé loin des conditions réelles de travail

Cette dégradation s’inscrit dans un moment où la place du travail a pourtant été profondément interrogée. La crise sanitaire a accéléré des attentes nouvelles sur l’organisation, le sens et les conditions concrètes d’exercice. Une grande loi sur le travail avait été évoquée à la sortie de la pandémie pour accompagner ces transformations.

Mais le débat s’est ensuite déplacé vers la réforme des retraites. La question du temps passé au travail a pris le dessus sur celle de la manière de travailler. Ce déplacement n’est pas neutre. Il a laissé de côté les sujets que le diagnostic de Jean-Claude Delgenes place au centre : la pression, les moyens, l’autonomie, la reconnaissance et les pratiques managériales.

C’est sans doute là le point le plus accusateur pour la France. Le pays débat intensément du travail, mais sans traiter ce qui en dégrade concrètement l’exercice. Tant que l’organisation restera dominée par la centralisation et la surveillance, le déclassement mesuré dans les comparaisons européennes risque de cesser d’être une alerte pour devenir une habitude.