Feux, canadairs, pompiers : la sécurité civile rattrapée par des années de sous-investissement
Face aux incendies en Gironde, l’exécutif affiche sa mobilisation. Mais derrière les annonces, l’article met en lumière une sécurité civile fragilisée par des années de sous-investissement, entre budgets locaux sous pression, flotte aérienne vieillissante et moyens humains insuffisants. Les chiffres avancés par le gouvernement contrastent avec un modèle de financement jugé à bout de souffle, alors même que les feux sont appelés à se répéter.
L’État promet de « gagner » la bataille contre les feux. Mais à mesure que les incendies s’étendent, un autre constat s’impose : la France affronte des sinistres plus violents avec une sécurité civile dont les moyens n’ont pas suivi. Comme le révèle Mediapart, la crise en Gironde met au jour un décalage devenu difficile à masquer entre le discours d’urgence et la faiblesse des investissements consentis depuis des années.
Emmanuel Macron, en déplacement à Bordeaux le 27 juillet, a assuré que « cette bataille, on va la gagner ensemble ». Le gouvernement met aussi en avant les interpellations d’« incendiaires criminels » et l’appui de l’armée aux pompiers. Cette réponse existe, mais elle ne répond qu’en partie à la question centrale : avec quels moyens structurels la France compte-t-elle affronter des feux appelés à se répéter dans un contexte climatique déjà identifié par l’exécutif lui-même depuis les incendies de 2022 ?
Un effort budgétaire revendiqué, mais très relatif
La majorité défend une hausse de plus de 70 % des moyens consacrés à la sécurité civile depuis 2017. Pris isolément, l’argument peut sembler solide. Il l’est beaucoup moins lorsqu’on le replace dans l’ensemble du financement du secteur.
L’État consacre environ 800 millions d’euros par an à la sécurité civile. C’est près de soixante fois moins que le budget de l’armée, et à peine 10 % des dépenses totales des services d’incendie et de secours. Le reste repose principalement sur les départements et les collectivités locales, dont le budget global stagne autour de 7 milliards d’euros depuis des années, alors même que les charges ont augmenté en moyenne de 30 % sur la dernière décennie.
Autrement dit, la sécurité civile reste largement financée au niveau local, mais sans réelle remise à plat de son modèle. Deux rapports de l’Assemblée des départements de France, en 2022 et 2023, décrivaient déjà « un système à bout de souffle ». Leur alerte n’a pas débouché sur la réforme annoncée.
La dernière grande loi de programmation du secteur remonte à 2003. Un Beauvau de la sécurité civile a bien été réuni en 2025, avec la promesse d’un texte pour début 2026. Il a finalement été repoussé. Entre-temps, le gouvernement a prévenu les collectivités qu’elles devraient aussi participer aux nouveaux efforts de réduction du déficit. La contradiction est nette : on demande davantage à des acteurs dont on reconnaît déjà l’asphyxie financière.
Une flotte aérienne vieillissante et des commandes repoussées
Le cas des bombardiers d’eau illustre particulièrement ce défaut d’anticipation. En 1983, la France disposait de 24 canadairs. Elle en possède aujourd’hui deux fois moins, et près de la moitié est immobilisée, faute de maintenance suffisante et de pièces détachées.
Surtout, les perspectives de renouvellement sont lointaines. Au mieux, deux nouveaux appareils n’arriveraient qu’entre 2030 et 2032. Or l’ancien premier ministre Gabriel Attal est critiqué pour avoir annulé en 2024 la commande de deux canadairs pourtant promis dès 2017. Dans la réécriture du budget 2026, l’exécutif a aussi supprimé un amendement prévoyant l’achat supplémentaire de retardateur d’incendie.
Ce retard n’est pas seulement industriel. Il est aussi politique. Des alternatives françaises existent. Le rapport parlementaire sur le renouvellement de la flotte aérienne cite notamment Hynaero, qui développe le Frégate F-100 avec le soutien d’Airbus, et Positive Aviation, à Toulouse, qui travaille à la transformation d’ATR-72 en bombardiers d’eau, avec un premier appareil annoncé pour 2029. Mais ces projets butent sur le même obstacle : l’absence de soutien clair de l’État et de commandes publiques suffisantes.
Des pompiers sollicités bien au-delà des feux
Le manque de moyens ne se résume pas aux avions. Les syndicats de pompiers dénoncent aussi l’élargissement continu de leurs missions. Le transport de malades, favorisé par la centralisation des appels d’urgence pour désengorger les hôpitaux et réduire le coût des ambulanciers privés, mobiliserait désormais 80 % de leur temps. Ces tâches supplémentaires ne sont pas compensées par l’assurance-maladie.
La conséquence est connue : services sous tension, équipements vieillissants, difficultés de recrutement et de fidélisation des volontaires. Le gouvernement a même réduit une disposition votée au Parlement sur la retraite des pompiers volontaires : au lieu de six trimestres supplémentaires, la compensation a été limitée à trois, au bout de quarante années de service.
Cette accumulation de signaux dessine moins une crise ponctuelle qu’un sous-investissement chronique. Les incendies ne créent pas ce problème ; ils le rendent visible. Et ils montrent aussi les limites d’une gestion qui privilégie les annonces de crise, mais reporte les décisions de fond sur le financement, le matériel et les effectifs.
À court terme, ce sont les pompiers, les collectivités et les habitants qui absorbent le choc. À plus long terme, la question devient plus lourde : combien coûtera encore cette économie de moyens, si chaque été confirme que la sécurité civile est traitée comme une dépense à contenir plutôt qu’un investissement de protection ?