C’est inédit, un Français sur quatre envisage de quitter la France
Une étude Gallup publiée fin décembre 2025 montre une forte dégradation de la confiance des Français dans leurs institutions. Dans le même temps, 27 % des adultes disent vouloir s’installer définitivement à l’étranger s’ils en avaient la possibilité, un niveau jamais observé depuis près de vingt ans.
Le mouvement est suffisamment net pour marquer une rupture. En 2025, plus d’un quart des Français envisagent de quitter durablement le pays s’ils en ont la possibilité, selon une étude Gallup, alors que la confiance dans les institutions recule fortement. Derrière ces chiffres, des trajectoires individuelles dessinent un malaise où se mêlent difficultés économiques, instabilité politique et sentiment d’absence de perspectives.
Gallup indique que 27 % des adultes en France souhaitent s’installer définitivement à l’étranger, contre 11 % un an plus tôt. L’institut, qui pose cette question depuis 2007 dans le cadre de son Gallup World Poll, souligne qu’il s’agit d’une hausse rare à l’échelle mondiale. La France figure ainsi parmi les pays ayant enregistré la plus forte progression annuelle du désir d’émigration.
Cette évolution accompagne une chute marquée de la confiance institutionnelle. En un an, la confiance dans le gouvernement national est tombée à 29 %, soit 13 points de moins. La confiance dans le système judiciaire s’établit à 50 %, celle dans les institutions financières à 42 %, également en recul. Selon Gallup, aucun autre pays de l’Union européenne n’a connu en 2025 une baisse moyenne aussi importante sur l’ensemble de ces indicateurs.
Benedict Vigers, rédacteur senior chez Gallup, relève que la confiance dans les institutions françaises évolue habituellement peu d’une année sur l’autre. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir en 2017, elle avait même progressé. Mais, selon lui, ces gains ont été effacés en douze mois.
Une crise politique et économique en toile de fond
Cette dégradation intervient après une période de forte instabilité politique. Depuis la dissolution surprise de juin 2024, Emmanuel Macron a changé plusieurs fois de Premier ministre, dans un contexte d’absence de majorité parlementaire. Les débats budgétaires ont donné lieu à des motions de censure répétées, alimentant l’idée d’une paralysie du pouvoir.
Le chef de l’État voit sa popularité refluer dans les mêmes proportions. Son taux d’approbation atteint 28 % en 2025, son niveau le plus bas depuis son arrivée à l’Élysée, loin des 61 % de sa première année de mandat, selon Gallup.
Sur le plan économique, le pessimisme est également massif. D’après l’étude, 67 % des Français estiment que leur situation se détériore, contre 21 % qui considèrent qu’elle s’améliore. Depuis 2015, la France se situe parmi les pays les plus pessimistes de l’OCDE sur l’économie, derrière la Grèce.
Partir pour chercher autre chose
Paul, entrepreneur dans la restauration, a quitté Paris en décembre 2025 pour s’installer à Tbilissi, en Géorgie.
Je ne me sentais plus heureux en France.
Paul
Dans son établissement, il dit avoir observé une baisse de fréquentation :
J’ai perdu beaucoup de clients cette année. Les gens n’ont plus les moyens de sortir et de consommer comme avant.
Paul
Il évoque aussi « un manque d’opportunités », « une pression fiscale qui est monstrueuse en France » et « une atmosphère globale qui est très mauvaise ».
Antoine, ingénieur dans le secteur du luxe à Paris, n’est pas parti, mais l’idée s’impose de plus en plus. Il dit avoir retrouvé au Canada « une sorte d’acceptation des autres » qu’il ne perçoit plus en France, où il estime qu’« il y a beaucoup de haine entre les gens ». À cette lassitude s’ajoute une difficulté matérielle : malgré son statut de cadre, il affirme que, sans héritage, il ne pourrait pas acheter seul son logement ni vivre dans la ville où il est né.
Adèle a, elle, quitté Lyon pour Leipzig en 2024 afin de changer de voie professionnelle. Elle jugeait en France une reconversion du droit vers l’illustration « moins faisable, moins encouragé, plus stigmatisé », tandis qu’en Allemagne, selon elle, « les parcours sont plus flexibles ». Elle n’exclut pas un retour, portée par l’attachement à la langue, à la culture et aux paysages français. Mais ses séjours récents ont aussi « ravivé sa colère ». Après une manifestation en septembre, elle dit avoir été « terrorisée » par la « violence de la répression », qui l’angoisse « en tant que femme queer ».
Des départs, mais aussi des retours
Tous les parcours ne conduisent pas au même constat. Hadrien et Sophie, un couple travaillant dans la banque, sont revenus à Paris après plusieurs années à Toronto. Ils reconnaissent que « la France n’est pas parfaite », mais estiment qu’« on n’est pas si mal en France non plus ». Ils mettent en avant un coût de la vie très élevé au Canada, malgré un niveau d’imposition comparable, ainsi que des conditions de vie qu’ils jugent plus favorables en France, notamment en matière de vacances.
D’autres, au contraire, ne se projettent plus dans un retour. Installé à Toronto depuis 2023, Clément se dit « écœuré » par la situation politique française et évoque un « grand n’importe quoi ».
Un cap a été franchi.
Clément
Gallup observe enfin un lien direct entre défiance institutionnelle et désir d’émigrer. Près d’un Français sur deux ayant peu ou pas confiance dans les institutions souhaite quitter le pays, une proportion nettement plus élevée que chez ceux qui conservent un niveau de confiance plus important. À deux ans de la fin du mandat d’Emmanuel Macron, cette fracture apparaît comme l’un des principaux défis politiques à venir.