En Belgique, le crédit facile alimente le surendettement, des jeunes aux ménages fragilisés
Près de 250 000 Belges ont des difficultés à rembourser leur crédit. Paiement différé, cartes renouvelables et contrôles de solvabilité contestés alimentent des situations parfois durables, tandis que le Règlement collectif de dettes reste une issue lourde et imparfaite.
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Près de 250 000 Belges ont actuellement des difficultés à rembourser leur crédit. Dans un pays où plus de 10 millions de prêts et crédits sont en cours, la question ne se limite ni aux ménages les plus précaires ni à un seul type de produit. Le crédit à la consommation concentre le plus fort taux de défaillance, tandis que le buy now pay later, très utilisé par un jeune public, inquiète les acteurs de terrain comme les autorités.
En Belgique, les crédits sont enregistrés dans la Centrale des crédits aux particuliers. La Banque nationale de Belgique assure ce suivi, et le SPF Économie dit avoir pris très au sérieux la montée du paiement différé. Derrière son apparence de facilité, ce mécanisme reste un crédit : un achat est effectué immédiatement, puis payé 30 jours plus tard ou en plusieurs fois.
Ce décalage brouille la perception du risque. Des spécialistes de la médiation de dettes observent que beaucoup de jeunes ne considèrent pas ces achats comme du crédit. Dans leur travail de prévention, elles constatent aussi que l’épargne passe souvent après les dépenses de consommation et que l’argent disponible est rapidement absorbé par des achats gratifiants à court terme.
Le paiement différé, un crédit souvent banalisé
Klarna illustre ce fonctionnement. L’application permet d’acheter en ligne ou dans un magasin partenaire et de payer plus tard, avec des frais en cas de retard. Une jeune utilisatrice raconte avoir accumulé « des dizaines, des centaines d’euros » de dettes sur l’application. Passé le délai de 30 jours, « il y a 7 € de frais qui s’augmentent », explique-t-elle, avant un nouveau délai d’une semaine. La dette peut donc grossir rapidement à partir d’achats de faible montant.
Le SPF Économie indique qu’une enquête a montré qu’une large part des jeunes connaît et utilise ce type de produit, et qu’une partie d’entre eux se retrouve en difficulté après avoir oublié de rembourser, avec des intérêts jugés élevés. Une campagne de sensibilisation a été lancée sur les réseaux sociaux pour rappeler que ce service « reste un prêt d’argent » et qu’il expose à un risque d’endettement.
Le surendettement ne s’explique toutefois pas seulement par les usages numériques. Les achats compulsifs jouent aussi un rôle dans certains parcours. Pour l’addictologue Maryine Desin, ces comportements relèvent d’une conduite addictive destinée à soulager une tension interne, une tristesse ou une anxiété. Elle parle d’« une pathologie du contrôle » : même lorsqu’elles veulent arrêter, les personnes concernées n’y parviennent pas toujours. Dans ce cadre, la possibilité d’étaler les remboursements peut conduire à « des catastrophes au niveau financier ».
Des contrôles de solvabilité mis en question
La réglementation impose pourtant une analyse de la capacité de remboursement avant l’octroi d’un crédit à la consommation. Febelfin rappelle que le prêteur ou l’intermédiaire doit examiner les revenus du demandeur, notamment à partir de documents comme les fiches de salaire, et consulter la Centrale des crédits aux particuliers pour vérifier les engagements déjà en cours.
Un test mené dans un hypermarché Carrefour Belgium a néanmoins abouti à l’obtention, en une trentaine de minutes, d’une carte de crédit avec une réserve de 3 000 euros. Le candidat déclarait des revenus mensuels entre 2 500 et 3 000 euros, un crédit hypothécaire de 1 500 euros et des allocations familiales. Lors de l’entretien, l’intermédiaire de crédit a retenu la moitié du montant du crédit hypothécaire en précisant : « Je mets ça parce que sinon ça risque de passer. » La demande a ensuite été acceptée pour 3 000 euros.
Carrefour Belgium estime que « les grandes étapes » ont été respectées : identification du client, collecte de données démographiques, prise en compte des revenus et calcul du reste à vivre. Anne de Fossé, juriste spécialisée dans les pratiques du crédit à la consommation et les situations de surendettement, conteste au contraire cette évaluation. « Tout est incorrect dans cette analyse de solvabilité. C’est très insuffisant », affirme-t-elle. Elle juge notamment « extrêmement problématique » la modification du montant déclaré pour le crédit hypothécaire.
Trois jours plus tard, une seconde demande introduite auprès de Partenaires et conseillers Cof avec le même candidat a été refusée. L’organisme a indiqué que le demandeur se trouvait « en limite max » du fait de la nouvelle ligne de crédit déjà enregistrée.
Le Règlement collectif de dettes, une issue longue et encadrée
Quand les retards s’accumulent, le Règlement collectif de dettes constitue l’un des principaux recours. Cette procédure judiciaire, en vigueur depuis 1999 en Belgique, s’adresse aux personnes en situation de surendettement. La demande est introduite auprès du Tribunal du travail. Si elle est acceptée, un avocat médiateur de dettes établit un budget, avec un revenu minimal garanti pour vivre et une part consacrée au remboursement. La procédure dure de cinq à sept ans, et les dettes restantes peuvent être effacées à son terme.
Maître Derevaux, avocat médiateur de dettes désigné par le Tribunal du travail, y voit « une deuxième chance » pour des personnes souvent épuisées par des années de difficultés. Le juge Toussin, à Charleroi, décrit pour sa part une « bouffée d’oxygène » qui permet de rembourser au maximum les créanciers pendant une période de crise.
Le dispositif a pourtant ses limites. Anne de Fossé parle d’« une gestion comptable des dettes », sans traitement systématique des causes du surendettement. Le docteur Desnain estime lui aussi qu’attendre du seul Règlement collectif de dettes qu’il règle une addiction relève d’« un leurre » et appelle à une prise en charge pluridisciplinaire.
Les dossiers de surendettement ne relèvent pas tous d’achats compulsifs. Le plus souvent, ils sont liés à des accidents de la vie, comme une séparation ou une perte d’emploi. À Charleroi, le Tribunal du travail examine chaque année des centaines de dossiers. Pour les personnes concernées, la procédure peut geler les dettes et éloigner la menace des huissiers, mais au prix de plusieurs années de vie sous contrainte budgétaire stricte.