L’école des inspecteurs du travail face à une nouvelle polémique sur la titularisation
Six élèves de l’Institut national du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle ont appris, après dix-huit mois de scolarité, qu’ils ne seraient pas titularisés. Dans une école déjà secouée par plusieurs contestations depuis deux ans, ces décisions ravivent les accusations de discrimination syndicale et interrogent les méthodes d’évaluation au moment même où l’inspection du travail manque cruellement d’effectifs.
Le message est tombé d’un coup, identique pour les six destinataires. Lundi 6 juillet à 9 heures, six futurs inspecteurs et inspectrices du travail ont découvert par courriel que le président de la commission de titularisation n’avait pas proposé leur titularisation au ministre du travail et des solidarités. Dix-huit mois de formation, un stage probatoire de six mois, puis une décision brutale, sans explication détaillée rendue publique à ce stade.
Dans leur promotion, forte d’environ 150 élèves, la stupeur a rapidement laissé place à la colère. Plusieurs camarades disent ne pas comprendre ces refus, d’autant que, selon eux, au moins trois des six élèves concernés avaient des évaluations satisfaisantes, parfois supérieures à la moyenne. La quasi-totalité de la promotion s’est mise en grève dès le jour de l’annonce.
Le dossier dépasse pourtant ces six cas. À l’Intefp, l’institut chargé de former les inspecteurs du travail, chaque nouvelle décision contestée semble désormais s’ajouter à la précédente. Refus de titularisation, redoublements, prolongations de stage : depuis deux ans, syndicats et élèves décrivent une série de mesures qui, à leurs yeux, ne relèvent plus d’incidents isolés mais d’un mode de fonctionnement.
Une décision qui tombe après des mois de tensions
Parmi les six élèves non titularisés figure Ethan, déjà engagé syndicalement avant son entrée à l’Intefp. Il raconte avoir trouvé dans la défense des salariés la raison même de son orientation vers le droit du travail. Pendant sa formation, il devient l’un des relais de sa promotion auprès de la direction, au moment où s’accumulent les difficultés.
Le point de bascule se situe à l’automne 2025, lors de la répartition des futurs postes d’affectation. Cette séquence est décisive pour les élèves, qui doivent articuler leurs souhaits professionnels avec leur situation personnelle. Or, selon plusieurs d’entre eux, l’administration tarde à communiquer la liste des postes disponibles, pourtant indispensable à ces arbitrages.
Le 14 novembre 2025, lors de la visite de la Direction générale du travail, les élèves décident d’interpeller le ministère. La liste des postes arrive finalement le matin même, après plusieurs relances. La mobilisation est néanmoins maintenue et élargie à la manière dont se déroule cette période sensible de la scolarité.
C’est à ce moment qu’un épisode continue d’alimenter les soupçons. Après avoir expliqué les motifs de leur action, des élèves quittent quelques minutes la salle pour tenir une assemblée générale. Selon Ethan, les feuilles d’émargement déjà signées sont alors retirées et remplacées par une nouvelle liste. Lui et d’autres y voient une tentative de repérer les participants au mouvement. Dans une note consultée par Mediapart, la direction de l’Intefp soutient de son côté que les élèves sortis de la réunion ne pouvaient plus être comptabilisés comme présents. Le désaccord ne porte donc pas seulement sur une formalité administrative : il touche à la manière dont une mobilisation étudiante a été observée puis interprétée.
Le 25 novembre, deux élèves sont convoqués par la direction à la suite des événements du 14 novembre. Plusieurs dizaines de camarades se rassemblent alors dans le hall pour les soutenir. Les entretiens n’auront finalement pas lieu.
Quelques mois plus tard, Ethan reçoit à son tour l’annonce de sa non-titularisation. Il affirme n’avoir obtenu, durant sa formation, que des évaluations favorables de son maître de stage, de son directeur de lieu d’affectation et de sa référente pédagogique. Seul le directeur de l’Intefp a émis un avis défavorable, lui reprochant d’être « parvenu à ses fins non pas par la discussion, comme il serait attendu d’un futur homme de loi, praticien réfléchi et conciliateur responsable, mais par la menace et la pression ». La formule éclaire en creux la nature du conflit : ce n’est pas la seule appréciation technique du stage qui est en jeu, mais aussi l’interprétation d’un comportement dans le cadre d’une contestation collective.
Des précédents qui fragilisent la version d’accidents isolés
Les syndicats CGT et SUD ne voient pas dans cette séquence un cas inédit. À l’été 2024, quatre inspecteurs et inspectrices stagiaires avaient déjà été écartés au terme de leur formation. Trois étaient syndiqués à la CGT, un quatrième était reconnu travailleur handicapé. Tous avaient expliqué avoir découvert la décision sans avoir reçu auparavant de signal laissant présager une telle issue.
Les recours n’avaient corrigé la situation qu’à la marge. Deux stagiaires avaient obtenu une prolongation de stage ; l’une d’elles a ensuite été titularisée. Le stagiaire reconnu travailleur handicapé, lui aussi autorisé à poursuivre son stage, n’a finalement pas été titularisé.
En janvier 2026, une nouvelle contestation avait éclaté après la décision de faire redoubler trois élèves de la promotion suivante à l’issue du grand oral. Là encore, CGT et SUD avaient estimé que les résultats ne justifiaient pas une telle sanction. Une pétition de soutien avait recueilli plus d’un millier de signatures.
Pris séparément, chacun de ces épisodes pourrait relever d’un contentieux de formation. Mis bout à bout, ils dessinent un autre tableau : celui d’une école où les décisions les plus lourdes tombent dans un climat de défiance croissante, avec des élèves et des syndicats qui dénoncent des convocations après des actions collectives, des pressions et des discriminations.
Le grand oral, angle mort des évaluations
Les syndicats ont tenté de documenter ces soupçons. Ils ont diffusé un questionnaire aux quelque 150 élèves de la promotion ; plus de 90 % y ont répondu. Les réponses ont été croisées avec les résultats de scolarité, en prenant en compte le genre, le handicap, l’origine et l’engagement syndical.
Selon les conclusions publiées début juillet, les écarts se concentrent surtout au moment du grand oral. Les élèves se déclarant racisés obtiennent en moyenne près de quatre points de moins sur l’ensemble de la scolarité que le reste de la promotion. Les élèves en situation de handicap présenteraient un écart comparable. Les élèves syndiqués ou titulaires d’un mandat afficheraient, quant à eux, une note médiane au grand oral inférieure de 5,5 points à celle des autres.
Ces chiffres ne constituent pas, à eux seuls, une preuve juridique de discrimination. Mais ils déplacent le débat. Les refus de titularisation ne sont plus seulement contestés au nom de trajectoires individuelles jugées incohérentes ; ils sont replacés dans un ensemble de résultats que les syndicats considèrent comme anormaux. C’est sur cette base qu’ils demandent la suppression du grand oral.
Une école sous tension alors que les postes manquent
Le paradoxe est d’autant plus saillant que l’inspection du travail manque d’effectifs et peine à recruter. Selon les chiffres avancés par les syndicats, le nombre d’agents de contrôle a reculé de plus de 13 % entre 2010 et 2025. Plus de 400 postes d’inspecteurs et d’inspectrices sont vacants sur les 2 200 sections du territoire.
Pour répondre à cette pénurie, les promotions de l’Intefp sont passées d’une cinquantaine d’élèves à près de 150. Mais CGT et SUD affirment que les moyens humains et pédagogiques n’ont pas suivi. Autrement dit, l’État augmente les effectifs en formation tout en laissant se multiplier, dans la dernière ligne droite, les décisions qui écartent des élèves déjà formés.
Ce constat rejoint, sur un autre plan, les expertises remises en mars 2025 par le cabinet indépendant Aptéis sur les risques psychosociaux au ministère du travail. Elles attribuent les difficultés des agents à des causes organisationnelles : sous-effectifs chroniques, réorganisations successives, charge de travail intensifiée, manque de soutien hiérarchique. Les inspecteurs du travail y figurent parmi les personnels les plus exposés à l’usure professionnelle.
Dans ce contexte, les six refus de titularisation prennent une portée plus large qu’un simple désaccord pédagogique. Ils touchent à la manière dont l’institution forme, trie et valide ses futurs agents, alors même qu’elle dit avoir besoin d’eux.
Les six élèves défendront leur dossier jeudi 16 juillet devant la commission administrative paritaire, chargée de réexaminer leur situation. La direction de l’Intefp et la direction des ressources humaines du ministère du travail n’ont pas répondu aux questions de Mediapart. Si la non-titularisation est confirmée, un recours devant le tribunal administratif restera possible. Mais cette voie est longue : l’un des anciens élèves ayant contesté une décision similaire attend encore l’examen de son dossier, plus de deux ans après son dépôt.
En attendant, l’affaire laisse une question politique et administrative difficile à esquiver. Quand une école chargée de former les agents du contrôle du droit du travail se retrouve elle-même accusée, à répétition, de pratiques discriminatoires et de décisions opaques, ce ne sont plus seulement six parcours qui vacillent. C’est la crédibilité de l’institution qui se retrouve mise à l’épreuve.