Légion d’honneur : les dessous d’un scandale au sommet de l’État
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Promotions contestées, proches du pouvoir distingués, ministres qui s’approprient les nominations : l’attribution de la Légion d’honneur et de l’ordre national du mérite continue d’alimenter un soupçon persistant de faveur politique. Au risque de brouiller le sens même de ces distinctions.
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Ce ne sont pas seulement quelques cas isolés qui fragilisent la crédibilité des décorations d’État. C’est l’impression d’un système à deux vitesses : d’un côté, des personnalités bien introduites, parfois controversées, promues sans grand obstacle ; de l’autre, des parcours moins exposés qui patientent des années, quand ils ne restent pas à la porte.
L’exemple de Christian Terrassou résume ce malaise. En mai, l’ancien président de la Fédération des promoteurs immobiliers a été promu commandeur de l’ordre national du mérite, une distinction voisine de la Légion d’honneur dans la hiérarchie protocolaire. Or le promoteur immobilier, âgé de 66 ans, a été reconnu coupable d’abus de biens sociaux. Mediapart a révélé qu’il avait été condamné pour avoir fait supporter à sa société l’achat et la rénovation de sa résidence secondaire de Ramatuelle, dans le Var, pour 4,3 millions d’euros entre 2011 et 2017, dont 900 000 euros de travaux.
Rien d’illégal, au regard des textes : le code de la Légion d’honneur, qui régit aussi l’ordre national du mérite, ne prévoit une exclusion automatique qu’en cas de condamnation à au moins un an de prison ferme. Mais c’est précisément là que le dispositif montre sa limite : la conformité réglementaire ne dissipe pas la question de l’exemplarité.
Une règle stricte sur le papier, plus souple dans les faits
Le contraste avec d’autres dossiers renforce le trouble. Nicolas Sarkozy a perdu sa Légion d’honneur après sa condamnation définitive pour corruption et trafic d’influence dans l’affaire Paul Bismuth. Emmanuel Macron, pourtant grand maître de l’ordre, avait refusé de dégrader son prédécesseur, avant que le retrait soit finalement effectué par la chancellerie. L’ancien chef de l’État est devenu le second président français privé de cette distinction après Philippe Pétain, déchu après sa condamnation de 1945.
D’autres retraits ont aussi marqué les esprits : Didier Lombard, ancien PDG de France Télécom, après sa condamnation dans l’affaire des suicides au sein du groupe, ou Lance Armstrong, privé de sa distinction en 2014 après ses aveux de dopage. Ces décisions existent donc. Mais elles cohabitent avec des promotions qui, sans contrevenir au code, donnent le sentiment que la barre n’est pas placée au même endroit pour tous.
La promotion de Gérard Longuet le 14 juillet a suivi la même logique de contestation. L’ancien ministre de la Défense, retiré de la vie politique, reste associé à un bras d’honneur effectué en 2012 sur Public Sénat, à l’issue d’une émission sur le mariage pour tous. Il avait ensuite affirmé que ce geste ne visait pas les homosexuels mais les autorités algériennes. Selon des sources au sein de l’exécutif, il a conservé des liens avec plusieurs membres du gouvernement, dont Sébastien Lecornu, Catherine Vautrin et Annie Genevard. Sa promotion est présentée comme une façon de ménager une droite dure qu’il continue d’incarner.
Le poids des cercles de pouvoir
Les critiques ne concernent pas seulement les profils décorés, mais aussi la manière dont ces distinctions sont administrées. Aurore Bergé a ainsi annoncé sur LinkedIn la nomination d’une directrice de Tikehau Capital dans son contingent, en écrivant qu’elle avait elle-même nommé les personnes citées. Or les ministres ne peuvent proposer des noms ; les dossiers sont instruits par la chancellerie, et les décorations sont remises au nom du président de la République. La formulation n’est pas anodine : elle suggère une appropriation politique d’un mécanisme censé relever d’une procédure encadrée.
Le cas Tikehau ajoute une couche supplémentaire. Ce fonds d’investissement, souvent décrit comme proche de la Macronie, a vu ses fondateurs recevoir la Légion d’honneur. Ils ont été reçus à l’Élysée, ont accompagné Emmanuel Macron en Arabie saoudite, et l’un d’eux, Mathieu Chabran, figurait encore dans la délégation présidentielle en décembre 2024. Mediapart a révélé que le groupe faisait l’objet d’une enquête du parquet national financier pour des versements suspects qui lui auraient permis d’obtenir des informations confidentielles lors du rachat d’un équipementier militaire, ensuite revendu à un industriel américain. Selon la même source, la société aurait aussi embelli les performances financières communiquées au public. Dans le même temps, l’État a engagé près de 1,3 milliard d’euros d’argent public pour soutenir ses investissements.
Gérald Darmanin, de son côté, est accusé de clientélisme dans l’attribution des décorations. Mediapart a relevé que 85 % des élus décorés par lui appartenaient à son propre camp politique. Le ministre met en outre publiquement en scène certaines remises, notamment à Tourcoing, son fief.
Deux circuits pour un même honneur
Roselyne Bachelot a mis des mots sur ce que beaucoup soupçonnent. L’ancienne ministre a rappelé l’existence, dans les ministères, de services et de commissions chargés de vérifier l’honorabilité et la moralité des candidats. Mais elle a aussi raconté l’histoire de son père, Jean Narquin, résistant et figure gaulliste, qui souhaitait obtenir les palmes académiques. Un recteur lui avait répondu que, s’il les méritait, il fallait monter un dossier. Elle en tirait l’idée de deux circuits : l’un de grâce et de faveur, l’autre réservé à ceux dont les mérites doivent être formellement démontrés. Son père est mort sans recevoir la distinction.
Le retard de dix ans avant la décoration, en avril 2026 à l’Élysée, de membres de la BRI, du RAID, de la préfecture de police, des pompiers et de représentants de victimes liés aux attentats du Bataclan éclaire ce décalage d’un jour cru. Des rivalités entre services, notamment entre police et armée, sont avancées pour expliquer cette attente.
À mesure que les cas s’accumulent, la décoration censée distinguer un mérite national apparaît aussi comme un levier d’influence, de fidélisation et de représentation politique. Le problème n’est pas seulement celui de quelques noms contestés. Il tient à un mécanisme qui, en restant officiellement fondé sur l’honneur, laisse trop souvent voir la main des réseaux.