Bolloré, prestataire clé de l’État sur des marchés sensibles, malgré une dépendance assumée
Transport diplomatique, soutien logistique aux armées, assistance aux aéronefs, approvisionnement en fioul : le groupe Bolloré a consolidé depuis 2017 une place centrale dans plusieurs fonctions stratégiques de l’État. Une montée en puissance d’autant plus délicate que des documents militaires pointent eux-mêmes la dépendance créée par ces contrats.
La place prise par le groupe Bolloré dans des secteurs sensibles de l’action publique ne cesse de s’élargir. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, l’entreprise du milliardaire breton a accumulé des marchés publics dans la logistique, l’énergie et le soutien aux opérations militaires, pour des montants qui se chiffrent en centaines de millions d’euros. Au fil des contrats, l’État s’appuie sur un partenaire devenu difficile à contourner, tout en reconnaissant en interne les fragilités que cette dépendance entraîne.
Le 22 juin 2022, Bolloré a obtenu plusieurs marchés liés à la « valise diplomatique », c’est-à-dire au transport transfrontalier, sous immunité, de documents et d’objets confidentiels. Le groupe assure ce service à travers l’Europe pour 850 000 euros par an et sur l’ensemble du continent américain pour 1,2 million d’euros supplémentaires. Ces prestations ne relèvent pas d’une activité banale : un appel d’offres similaire remporté par Bolloré en novembre 2006 précisait déjà qu’il s’agissait d’un « contrat sensible » au sens de l’arrêté du 18 avril 2005 sur la protection du secret et des informations touchant à la défense nationale et à la sûreté de l’État.
Une dépendance documentée par les armées
Cette présence ne s’arrête pas aux circuits diplomatiques. Bolloré Logistics fait aussi partie des entreprises retenues pour « l’organisation et la gestion d’opérations de transports et logistique » pour les besoins du ministère des Armées ou sous son couvert. Plusieurs sociétés se partagent des accords-cadres signés le 29 novembre 2024 pour 700 et 210 millions d’euros. Concrètement, cela recouvre aussi bien l’acheminement de pièces de rechange pour un hélicoptère immobilisé sur une base africaine que le ravitaillement des troupes françaises engagées en Estonie dans le cadre d’un exercice de l’Otan.
Jusqu’à la fin de l’opération Barkhane, le 9 novembre 2022, les équipes de Bolloré ont également accompagné les forces françaises au Sahel. Or les documents militaires cités sur cette période décrivent un modèle à double face. Dans un bilan de fin de mission à « diffusion restreinte », le chef adjoint interarmées juge « le recours à des transporteurs civils (le contrat Bolloré) indispensable ». Mais le même texte relève aussitôt que les troupes sont « très dépendantes de ses partenaires et de ses prestataires » et avertit qu’« une défection potentielle de l’un d’eux pose la question fondamentale de la résilience de ce modèle ».
La contradiction est nette : le prestataire est présenté comme nécessaire, tout en étant identifié comme un point de vulnérabilité. Un autre gradé pousse le constat plus loin encore :
On ne mesure pas à quel point Bolloré peut savoir en temps réel où sont nos troupes et leurs chefs, ce qu’ils font ou préparent.
Un autre gradé
Une visibilité étendue sur les mouvements militaires
Cette capacité d’observation ne concerne pas seulement les convois logistiques. Depuis le 28 juin 2024, le groupe est aussi chargé de « l’assistance technique en métropole et à l’étranger des aéronefs de l’aéronautique navale en escale sur terrain civil ». Un document confidentiel de l’état-major de la marine précise que « la société Flyops-Bolloré est actuellement titulaire de ce marché », sans en indiquer le montant. Pour un marin cité, l’effet est très concret :
partout où un avion se pose, non seulement Bolloré le sait, mais, en plus, il connaît ses passagers, leur nombre, leurs qualités.
Un marin cité
À cette présence dans les rouages diplomatiques et militaires s’ajoute un autre levier, moins spectaculaire mais tout aussi stratégique : le carburant. Bolloré Energy assure la livraison et le ravitaillement de plusieurs dizaines de collectivités locales, de centres hospitaliers et de services d’incendie et de secours, en métropole comme outre-mer. Chaque marché représente quelques centaines de milliers d’euros.
Là encore, l’enjeu dépasse la seule question commerciale.
L’argent, ce n’est pas le problème. Bolloré est devenu un acteur politique. Si, pour une raison ou pour une autre, il décidait de ne plus fournir en carburant certains de ses clients, il pourrait assoiffer une partie du pays.
Un membre de l’exécutif
Une ligne de défense fragilisée par les faits
Face à cette accumulation de contrats, le groupe soutient ne pas travailler avec l’État, mais seulement avec certains de ses services. La nuance paraît difficile à tenir au regard des marchés évoqués, qu’il s’agisse de diplomatie, de défense ou d’approvisionnement de services publics. Elle l’est plus encore au regard d’une déclaration plus ancienne de Vincent Bolloré, qui affirmait en 2007 n’avoir « jamais eu aucune relation commerciale avec l’État français ».
Les faits aujourd’hui recensés racontent l’inverse : non seulement ces relations existent, mais elles portent sur des fonctions parmi les plus sensibles de l’appareil public. Ce qui se dessine n’est pas un simple portefeuille de contrats. C’est une architecture dans laquelle l’État délègue à un acteur privé une part de ses flux, de ses mouvements et, par ricochet, de ses vulnérabilités.