Alstom énergie : la vente à General Electric, chronique d’un abandon industriel français
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Présentée en 2014 comme une alliance sous contrôle, la cession de la branche énergie d’Alstom à General Electric a surtout débouché sur des emplois supprimés, des centres de décision déplacés hors de France et un recul de la souveraineté industrielle, malgré des alertes explicites formulées dès l’origine.
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La vente des activités énergie d’Alstom à General Electric, décidée en 2014 puis finalisée le 2 novembre 2015, reste l’un des dossiers industriels français les plus controversés de la dernière décennie. L’offre initiale de General Electric valorisait ces activités à environ 12,35 milliards d’euros, tandis que le prix d’acquisition effectivement annoncé à la clôture de l’opération s’élevait à 9,7 milliards d’euros, après prise en compte des coentreprises, ajustements et changements de périmètre.
L’enjeu dépassait largement une simple opération financière. Les activités cédées représentaient près des trois quarts du chiffre d’affaires d’Alstom et comprenaient notamment la conception et la maintenance de turbines équipant une grande partie du parc nucléaire français. Les technologies du groupe étaient également présentes dans les systèmes de propulsion du porte-avions Charles-de-Gaulle et des sous-marins nucléaires français. Autrement dit, la transaction concernait directement l’autonomie énergétique et stratégique du pays.
Le contraste entre cette importance et l’issue du dossier nourrit depuis lors de nombreuses critiques. Les risques avaient été publiquement signalés. Jean-Pierre Chevènement alertait dès 2014 sur « un coup fatal à l’indépendance de notre filière électronucléaire » et sur « l’abandon par la France d’un des derniers pans de son industrie d’équipements ». Arnaud Montebourg parlait pour sa part d’« une entreprise hautement stratégique » et lançait : « Nos entreprises ne sont pas des proies. Nous ne pouvons pas assister à du dépeçage et rester les bras ballants. »
Une vente malgré les alertes sur la souveraineté
Alstom sort alors affaibli de plusieurs années difficiles. Après avoir frôlé la faillite en 2003, le groupe fait face à la dégradation du marché des équipements pour centrales thermiques. Bouygues, son principal actionnaire, cherche parallèlement à réduire sa participation. Fin 2013, Alstom annonce un plan d’économies et des suppressions d’emplois. Dans ce contexte, General Electric engage des négociations pour reprendre les activités énergie.
La fragilité économique ne suffit toutefois pas à résumer le dossier. Depuis 2010, le ministère américain de la Justice enquête sur des faits de corruption liés à plusieurs contrats internationaux d’Alstom, sur le fondement du Foreign Corrupt Practices Act. Le groupe plaidera finalement coupable en décembre 2014 et acceptera de verser une amende de 772 millions de dollars.
Frédéric Pierucci, cadre dirigeant de la branche énergie, est arrêté le 14 avril 2013 à l’aéroport JFK de New York. Il connaîtra plusieurs périodes de détention aux États-Unis, représentant au total plus de deux années d’incarcération. La commission d’enquête parlementaire consacrée à la politique industrielle estimera par la suite que la perspective de l’amende américaine avait accéléré la décision de vendre, sans toutefois en constituer nécessairement la cause déterminante, celle-ci demeurant également économique.
Le processus politique révèle une profonde divergence au sommet de l’État. Arnaud Montebourg, qui découvre en avril 2014 l’existence des négociations engagées entre Alstom et General Electric, tente d’obtenir une solution concurrente associant Siemens et Mitsubishi Heavy Industries. Il envisage également une prise de participation de l’État. Le 20 juin 2014, le gouvernement français accepte cependant l’offre révisée de General Electric. Le conseil d’administration d’Alstom rend un avis favorable le lendemain.
Des engagements sur l’emploi rapidement démentis
Pour encadrer l’opération, plusieurs engagements sont annoncés :
- la création de 1 000 emplois nets en France avant la fin de 2018 ;
- le maintien en France de plusieurs sièges mondiaux et centres de décision ;
- la constitution de coentreprises dans les réseaux électriques, les énergies renouvelables et les activités nucléaires ;
- le prêt à l’État d’environ 20 % du capital d’Alstom détenu par Bouygues, assorti d’une option d’achat.
Ces garanties devaient démontrer que les intérêts industriels français demeureraient protégés. En septembre 2015, alors ministre de l’Économie, Emmanuel Macron affirme que l’accord permet de préserver les intérêts stratégiques nationaux et rappelle l’engagement de General Electric à créer 1 000 emplois nets.
La promesse sur l’emploi ne sera pas tenue. À l’échéance, le bilan retenu par le gouvernement ne fait état que de 25 créations nettes d’emplois. General Electric doit alors verser 50 millions d’euros à un fonds destiné au développement industriel des territoires concernés.
Le 28 mai 2019, le groupe annonce par ailleurs un nouveau plan prévoyant environ 1 050 suppressions de postes en France, principalement à Belfort, dont près de 800 dans l’activité des turbines à gaz. Au fil des restructurations, plusieurs milliers d’emplois sont supprimés dans les anciennes activités d’Alstom reprises par General Electric, dont une part importante sur le site belfortain.
Les autres garanties ont connu des résultats plus contrastés. Plusieurs sièges mondiaux ont bien été implantés en France conformément à l’accord initial. Mais les syndicats ont régulièrement dénoncé une perte progressive d’autonomie, le déplacement de certaines fonctions de décision et l’affaiblissement des capacités françaises de recherche, d’ingénierie et de maintenance.
Des coûts élevés et des avantages accordés aux dirigeants
La transaction s’accompagne de coûts importants pour Alstom. La commission d’enquête parlementaire évalue à 262 millions d’euros les frais supportés par le groupe, comprenant notamment des honoraires de banques-conseils, de cabinets d’avocats et d’agences de communication.
Le conseil d’administration accorde également à Patrick Kron une prime exceptionnelle d’environ 4,45 millions d’euros liée à la réalisation de l’opération. Parallèlement, les conditions attachées à certaines distributions d’actions gratuites et de stock-options destinées aux cadres dirigeants sont modifiées. Le montant total de ces dispositifs est alors évalué à environ 35 millions d’euros.
Ces rémunérations, intervenues dans le cadre d’une opération conduisant à la disparition de la branche énergie du périmètre d’Alstom, ont alimenté la controverse. Elles ne suffisent pas à établir l’existence d’une infraction ou d’un lien avec un financement politique, mais elles renforcent les interrogations sur la gouvernance de l’entreprise et sur la capacité de l’État à défendre ses intérêts industriels.
Le prêt des actions détenues par Bouygues a permis à l’État de devenir temporairement le principal actionnaire d’Alstom. Le gouvernement a cependant décidé, en octobre 2017, de ne pas exercer son option d’achat. Cette décision a mis fin au mécanisme imaginé en 2014 pour conserver une influence publique sur le groupe, sans que l’État ne devienne durablement propriétaire des titres concernés.
Le rachat des turbines Arabelle, huit ans plus tard
Le 10 février 2022, à environ deux mois de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron annonce le projet de rachat par EDF des activités nucléaires de GE Steam Power, comprenant notamment les turbines Arabelle fabriquées à Belfort. Après plus de deux années de négociations, l’opération est finalement conclue le 31 mai 2024.
Le périmètre acquis, valorisé autour de 1,1 milliard de dollars, comprend les activités nucléaires hors Amériques de GE Steam Power, la fabrication des turbines Arabelle ainsi que les services de maintenance et de modernisation associés. En tenant compte de la trésorerie et des dettes de l’entreprise reprise, le coût économique net pour EDF aurait toutefois été sensiblement inférieur à cette valorisation globale.
Il est donc trompeur d’affirmer sans nuance qu’EDF aurait simplement racheté deux fois plus cher exactement le même actif que celui vendu en 2015. Les périmètres, la trésorerie, les dettes et les conditions industrielles des deux opérations ne sont pas directement comparables. La séquence demeure néanmoins révélatrice : une technologie jugée suffisamment stratégique pour revenir sous contrôle public avait été cédée moins de dix ans auparavant avec l’ensemble des activités énergie d’Alstom.
Entre-temps, Belfort a subi plusieurs plans sociaux et une réduction importante de ses effectifs. Le retour des turbines Arabelle dans le giron d’EDF marque une volonté de reconstruire une partie de la souveraineté industrielle française. Il souligne aussi les limites d’une opération dont les principales promesses — notamment en matière d’emploi — n’ont pas été respectées et dont les conséquences continuent de peser sur la politique énergétique française.